Je lis vos commentaires et je suis frappé de voir combien la critique des medias est devenue courante, quotidienne, le mépris parfois systématique. Frappé de lire des commentaires de blogueurs qui ne parlent que de complot, de "politico-mediatique". De consanguinité... Et désormais, depuis qu'il a "défié" Claire Chazal et TF1, de François Bayrou.
A mon niveau, je n'ignore évidemment pas les petites - et parfois les grandes - compromissions de certains. La complicité passée ou présente qui unit les uns ou les autres. Les petits arrangements ou les grandes réconciliations qui ont rythmé l'histoire agitée du couple Politiques/journalistes et Politiques/Industriels.
Prenez la une de Paris-Match ce matin : une photo pleine page de Nicolas Sarkozy, en veste bleue et chemise blanche ouverte barré du titre suivant:
"un destin en marche"
Stupéfiant...
Est-ce donc le même Paris Match qui publiait il y a un an la photo de Cécilia Sarkozy, cherchant un appartement à New York ? Est-ce une façon de se rattraper après trop de "unes" (trop gentilles?) consacrée à Ségolène Royal ? Pourquoi maintenant ? Faut-il y voir le résultat d'un marchandage? D'un changement de ligne éditoriale ? Une contrepartie ou une façon de s'excuser d'avoir été trop loin ?
On ne laisse de s'interroger.
Une seule certitude : entre la Une sur Cécilia et la Une sur Nicolas, le directeur de la Rédaction de Match, Alain Genestar, a été remercié par son actionnaire. Nicolas Sarkozy a été tellement furieux de voir cette photo en couverture d'un journal du groupe Lagardère que pendant des semaines, il n' a plus pris au téléphone ni son propriétaire, Arnaud, ni Jean-Pierre Elkabach (patron d'Europe1, de Public Sénat et administrateur du groupe sus-nommé) dont il est si proche. Une brouille ostensible. Presque un début de guerre qui beaucoup inquiété rue de Presbourg (siège du groupe) où l'on ne veut pas d'un conflit avec celui que le tout Paris considère comme "l'homme qui a une chance sur deux de devenir président de la République".
Un homme à craindre et qui sait en imposer aux rédactions comme à ses collègues ministres. Comme le racontait ce matin Nicolas Domenach dans la matinale d'I>télé.
"Avec Sarko, dit Nicolas, auteur d'une biographie du président de l'UMP, c'est avec moi ou contre moi".
Le nouveau directeur de la rédaction de Match et son actionnaire ont donc choisi... Et cette Une est sans doute un exemple frappant de cette pusillanimité qui reste le fort de certains journalistes et patrons de presse. Toujours avec les loups, gorge offerte. Les premiers à agiter les dagues lorsque le vieux lion faiblit.
Segolène Royal, sur un autre mode, a su très habilement fidéliser autour d'elle une poignée de journalistes admiratifs (et -tives). Choisis avec précaution, accueuillis avec chaleur, comme des amis, là ou les autres peinent à rentrer. Lionel Jospin en son temps avait sa jospinie. Et à ce jeu là, on assiste parfois à de spectaculaires palinodies... J'ai souvenir d'un journaliste de télé aussi jospinien en 2002 qu'il avait été balladurien en 94/95. Sans pudeur excessive, sans idéologie, juste au gré du vent. Pas de chance, il a perdu deux fois. La prochaine, peut-être ?
Parce que je suis conscient de celà, je ne peux pas dire que Francois Bayrou se trompe lorsqu'il dénonce avec Jean-Francois Kahn la "bullocratie". Mais parce que je déteste autant qu'eux ces petits arrangements et que je n'ai pas le sentiment d'en être complice, je suis ulcéré de voir que ce thème des journalistes "loin de tout, pervertis par le système", est en train de devenir une autre forme de pensée unique.
Pour dire la vérité, je trouve limite de voir des hommes politiques qui dejeunent et partagent volontiers une coupe de champagne après une émission, venir sur les plateaux de télé en désignant les journalistes présents à la vindicte populaire.
Je me rappelle de Jean-Christophe Lagarde, le maire UDF de Drancy, fatigué sans doute par son travail de terrain, venir un matin nous faire la leçon sur la délinquance des mineurs. A une question incisive il répond : 
"évidemment, vous ne pouvez pas comprendre. Vous habitez dans les beaux quartiers".
Parce qu'un journaliste, ça habite forcément les beaux quartiers, pas vrai ? Et puis faire la leçon à un journaliste c'est populaire, n'est-ce pas ? Surtout lorsqu'on est à bout d'argument. Et je crois que ce matin là ce n'était pas son cas.
Je me souviens de ce que m'a dit un jour Nicolas Sarkozy avant une émission en public sur LCI :
"Ah, c'est vous le journaliste. Alors c'est sur vous que je cogne. Avec eux je suis gentil... Vous savez comment ça marche, non ?".
Oui je sais. Mais franchement je trouve la technique aussi efficace que démagogique.
Dénoncer le système comme le fait François Bayrou, parce qu'il est difficile d'exister médiatiquement entre "Ségozy et Sarkolène", d'accord. D'autant qu'il s'attaque à des groupes (Bouygues, Dassault Lagardère) qui ont notoirement les moyens de se défendre. En faire une posture, pratiquement un nouveau système, me semble en revanche dangereux.
Je crois profondement que les politiques ne se sauveront pas en accusant artificiellement les journalistes de ne rien comprendre aux vrais aspirations du pays et que les journalistes n'iront pas bien loin non plus s'ils se contentent de servir la soupe aux candidats et changer de cheval au gré du vent. Je crois qu'on ne respecte pas ceux qui vous sont acquis. Et que rentrer dans ce jeu, c'est se condamner à n'être plus respectable. Je crois aussi que c'est aux politiques d'agire et qu'ils ne peuvent pas continuer à accuser les journalistes de ne rien comprendre sous pretexte que la colère des électeurs grondent.
Alors oui, il m'arrive parfois de déjeuner avec des hommes ou des femmes politiques. Nicolas Sarkozy, hier midi. Michèle Alliot Marie, Laurent Fabius ou Dominique de Villepin, avant lui. Je ne vais pas pour autant à la soupe. Croyez le ou pas : je vais à la pêche. Aux infos... Moi qui ai longtemps été reporter, les connaitre mieux m'éclaire.
Vous pouvez bien sûr suspecter que nous "complotons ensemble, contre les français", pour nous "partager le gateau". Jean-Marie Le Pen l'affirme depuis des années. Ca ne l'a pas empéché d'être au second tour de la dernière présidentielle. Et Balladur d'être mis en retraite en 95. Et... franchement, si les journalistes faisaient l'élection, ça se saurait...
Alors ouvrons le débat. Mais cessons de tirer sur le lampiste. Même si il a bon dos.