Je lis (avec un peu de retard) dans le Nouvel Observateur un confidentiel racontant la gêne de la direction de France 5 après le passage de Jean-Marie Len Pen chez Serge Moati.
Face aux critiques qui ont jugé l'animateur-producteur "empathique" (voir vidéo), mais aussi peut-être face à l'audimat record de l'émission (2.186.000 téléspectateurs en moyenne soit le record de ce magazine qui est déjà l'une des meilleures audiences de la chaine), les responsables de France 5 auraient demandé à leurs animateurs d'y "aller mollo" avec le Président du Front National.
Franz-Olivier Giesbert, qui avait manifesté le souhait de recevoir à son tour Jean-Marie Le Pen, se serait vu demander de ne pas se précipiter. Malgré les promesses d'un audimat spéctaculaire (c'est rare)...
Franchement, même si il est surprenant que celà s'écrive, ça ne sera une surprise pour personne. Ni pour Jean-Marie Le Pen, qui sera ravi de cette nouvelle preuve du malaise qu'il suscite (Le Pen "baillonné", une fois de plus...). Ni pour ceux qui de près ou de loin ont eu à inviter ces dernières années le président du Front.
Car, à quelques encablures de 2007, personne ne sait vraiment, dans les rédactions, comment manier la "surprise de 2002".
En témoigne la petite phrase introductive de Serge Moati (vidéo dont l'"usage en classe est libre", précise sans rire une voix off au générique) :
"je suis très ravi de vous recevoir (...)
et on ne s'était pas vu depuis 2002"
. Depuis un documentaire jugé lui aussi trop "empathique". Mais surtout : Bon sang! Serge Moati qui anime chaque dimanche des débats, toujours très politiques, et reçoit tant, n'a pas "vu Jean-Marie Le Pen depuis 2002". Quatre longues années sans...
De cette eclipse médiatique, le vétéran des combats présidentiels préfère rire. Je me souviens de ce qu'il m'en avait dit avec un sourire malicieux lors d'un Franc Parler du printemps dernier :
"Monsieur Bazin, il va finir par vous arriver malheur... Savez-vous que depuis que vous m'avez reçu à LCI (100% citoyens en 2004), c'est la première fois que je suis invité à nouveau à une grande émission de télé ?". Et il a poursuivi, facétieux : "faites attention, ça va finir par se voir. Enfin, vous pourrez venir à la maison... J'aurais toujours un bol de soupe pour vous".
Depuis, nous avons à nouveau reçu Jean-Marie Le Pen. Commentaire de l'un des programmateurs : "c'est bien, comme ça c'est fait, on est débarassé"... En pleine affaire de Cachan et des sans-papiers, cette émission avait donné lieu, finalement à un torrent de mails protestataires nous reprochant, justement, de "servir la soupe" aux extrêmes.
Autre exemple de malaise, mais en coulisse cette fois.
Fin décembre nous évoquons des projets d'émissions spéciales présidentielles.
Comme souvent, brainstorming :
- on pourrait faire "la journée de", dit un participant...
Enthousiasme général.
- Oui, faisons défiler nos chroniqueurs, nos spécialistes et xxxxx (secret industriel, ne m'en veuillez pas, ndla) sur un grand plateau dressé pour l'occasion à xxxxxx (idem, ndla).
- Et ça vaut pour quels candidats ?
- Les principaux bien sûrs.
- Alors Sarkozy, Royal, Bayrou... Et Le Pen. Parce, dans ces conditions, il faudra faire une journée Le Pen, non ?
Le silence qui a suivi a sans doute sonné le glas du projet. On s'est sans doute souvenu ce jour là de la grève déclenchée à la rédaction du Progrès de Lyon, parce que la Direction avait eu la (mauvaise?) idée de convier JMLP à un face aux lecteurs.

Alors que faire ? Quel place lui faire ? Quel écho donner à ses idées, puisque c'est bien de celà qu'il s'agit ? Celui des grandes émissions politiques des grandes chaines, proche de zéro ? Ou celle de Moati : égale à celle des trois autres "grands candidats"?
Autrement dit : Faut-il donner à Jean-Marie Le Pen les 17% du temps d'antenne qu'il pourrait revendiquer après son score de 2002 et laisser la démocratie faire la différence ?
Ou suivre le Conseil supérieur de l'Audivisuel lorsqu'il range le temps de parole du FN parmi celui des "partis et mouvements non représentés à l'assemblée" (ce qui est également indéniable), mais lui laisse un espace médiatique proche de zéro?
Dans la période "d'équité" qui vient de s'ouvrir (jusqu'à l'ouverture de la campagne officielle en mars), le résultat devrait être un habile panachage des deux : la place du Front ("Le Pen et ses partisans") sera calculé comme pour les autres en mixant les scores électoraux, la représentation au parlement (nulle) et les sondages (9 à 11% selon les instituts). C'est mieux que rien pour un homme dont la parôle s'est diablement banalisée depuis des années. Mais est-ce juste ?
Personnellement je pense qu'il est devenu nécessaire de donner à un homme qui réunit entre quatre et cinq millions d'électeurs à chaque présidentielle une place médiatique conforme à son poids électoral. Suis-je "munichois" ?
Je pense également qu'on peut recevoir Jean-Marie Le Pen, lui poser des questions, lui apporter la contradiction, sans agressivité mais sans concessions. Est-ce une erreur ?
Comme souvent, je suis bien incapable de donner une réponse unique à ce casse-tête Le Pen. Mais en tout cas, je dois constater qu'en vingt ans pas plus les politiques que les journalistes n'ont trouvé la martingale.
Il suffit de jeter un oeil dans la case "Pour JM Le Pen tapez 2", de ce sondage bloguesque, pour s'en rendre compte une fois de plus. Allons ne nous fâchons pas, laissons le réveillon passer la dessus...
Continuez à voter pour votre favori à la présidentielle. Et reparlons-en l'an prochain. Sachez seulement que la route est longue et que le mistigri, lui, court toujours...